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J'avais entendu parler du travail de Vladimir
Paperny à Moscou, si je me souviens bien au travers des
contacts que j'avais depuis 1973 dans les divers instituts de
recherche - Institut de théorie de l'architecture, Institut
d'histoire des arts et Institut du design, notamment par Vitia
Zenkov, que j'avais rencontré en 1993 par l'intermédiaire
de Naum Kleiman, directeur de l'appartement-musée Serguéi
Eisenstein et par Alexandre Riabouchtchine, sous l'autorité de
qui Paperny était placé. Je m'intéressais
alors à l'architecture de l'URSS contemporaine et me préparais à me
concentrer des travaux plus historiques, sans doute pour échapper
au scepticisme qui me saisissait devant la scène urbaine
brejnévienne.
Je travaillais autant à l'architecture de l'avant-garde
qu'à l'architecture du réalisme "socialiste" et
je passai à l'acte en rapprochant les deux avec l'exposition
L'Espace urbain en URSS, organisée par le Centre Georges
Pompidou en 1978, un an avant la grande exposition Paris-Moscou,
puis avec le livre URSS 1917-1978, l'architecture, la ville,
que je publiai en 1979 avec Marco De Michelis et Manfredo Tafuri,
en rédigeant un essai sur "la forme urbaine de la
ville stalinienne".
Les problèmes de la continuité et de la discontinuité étaient
donc posés lorsque je finis, peu après sa publication à Ann
Arbor, par trouver Kultura Dva dans la petite librairie de l'immigration
russe située à côté de la place Maubert,
dans le quartier Latin de Paris. Je fus tout d'abord saisi par
l'exigence de rigueur dans la recherche à laquelle ne
s'était plié ni mon mentor Anatole Kopp, assez
approximatif dans son rapport avec les archives, ni les chercheurs
de l'Institut d'histoire de l'architecture de Venise, fins théoriciens,
mais qui ne lisaient le russe que dans des traductions rudimentaires...
Paperny n'avait pas non plus le parti pris anti-moderne de mon
ami aujourd'hui disparu Christian Borngräber, qui était
le premier historien sérieux de l'architecture du socialisme "réaliste",
et dont le goût un peu exagéré pour le dorique
d'Ivan Fomine me laissait rêveur.
Sur le fond, essayant de retrouver mes réactions de l'époque,
je persiste à penser que les mérites de Kultura
dva sont multiples. Le premier aura été de réintégrer
le réalisme "socialiste" dans une vision historique
d'ensemble sans le diaboliser ou lui prêter les vertus
dont les post-modernes l'avaient hâtivement paré,
en regardant effectivement les édifices. Le deuxième
mérite aura été de cesser de mythifier le
constructivisme et d'en étudier concrètement les
mécanismes intellectuels et esthétiques. Ce n'est
qu'ainsi que la matrice des similitudes et des divergences pouvait être
construite. Au total, la problématique wölfflinienne
fondant l'interprétation de Paperny permettait d'évaluer
et de comprendre le sens des deux systèmes idéologiques
et architecturaux aussi staliniens le premier que le second.
Sans doute la situation a-t-elle profondément changé à Moscou
et à l'ouest depuis vingt-cinq ans, tant en termes de
théorisation qu'en termes d'accès aux sources et
notamment aux archives. Les enquêtes sur les fonds du Parti
et de l'État, comme celle d'Hugh Hudson, Jr., ont permis
de comprendre les dispositifs de contrôle politico-policiers
de la profession. Les travaux en cours de Danilo Udovicki ou
Elisabeth Essaïan, le livre de Josette Bouvard sur le Metrostroï et
bien d'autres forment un nouveau paysage scientifique. Il n'en
reste pas moins que les polarités identifiées dans
Kultura dva continuent à permettre la compréhension
de trois décennies dans lesquels l'investissement politique
de l'architecture aura été d'une rare intensité. |